"The land of hope" de Sion Sono (Japon -2012)
"The
land of hope" est un film qui nous rappelle combien
la réalité peut parfois dépasser dans l'horreur la fiction. Un
séisme se déclenche dans la province de Nagashima**, la
précipitant dans le chaos, puisqu'une centrale nucléaire y a été
construite, contre la volonté de certains de ses
habitants...S'ensuit un tsunami qui rase toute une ville - au moins -
de la carte. Ce scénario ne vous rappelle-t-il rien? Le réalisateur
Sion Sono utilise avec finesse ses similitudes avec ce qui s'est
passé à Fukushima, nous faisant croire dans un premier temps qu'il
n'a pas voulu en parler directement. Mais rapidement, il l'évoque
comme un souvenir traumatique récent connu de tous les
protagonistes, sous entendant ainsi que cela s'est reproduit et peut
donc encore se reproduire...
Et c'est donc vers
cette interrogation vertigineuse et nécessaire que ce film, très
poignant, nous conduit: comment pouvons-nous éviter qu'il y ait
d'autres catastrophes nucléaires*** comme celle de Fukushima?
Autre question: connaissant les risques encourus, pourquoi ont-ils
-ou devrions-nous dire: avons-nous!- laissé faire ça? "...
pour avoir tous des plaques à induction..." Cette réplique,
énoncée comme une évidence par un présentateur cherchant à
défendre notre désir incoercible de modernité, fait partie des
monceaux de bêtises assénées par la "télé-propagande"
japonaise et dénoncés dans le film, qui suit les "choix de
vie" post-catastrophe d'une famille d'agriculteurs et de leurs
voisins.
Autour d'eux, tout
s'agite et beaucoup d'aberrations comme cette ligne de "démarcation",
qui vient séparer le village en deux. D'un côté, ceux qui sont à
plus de 20 km de la centrale et donc à "l'abri du danger!",
de l'autre côté de la rue il y a ceux qui doivent tout de suite
évacuer les lieux en emportant le strict minimum. Direction le
campement précaire installé dans une école, où chacun tente de se
recréer un semblant d'intimité en se construisant de petits murs de
cartons...Sur les murs du bâtiment des centaines de messages
adressés aux personnes disparues, père, mère, enfants confondus.
Quant à la
population des communes proches, d'abord vigilante et inquiète, elle
finit par ne plus se protéger et par se mettre vraiment en danger en
adoptant cette méthode Coué relayée par tous: «Tout va
s'arranger, la radioactivité va disparaître!» Qui les blâmerait?
Beaucoup d'entre nous aurait fait (ou ferons?) de même... Ceux qui
tentent de faire attention, de se protéger ou d'alerter leur
entourage sur ces mensonges sont moqués, rejetés voire bannis.
Beaucoup de
justesse, beaucoup d'émotions dans ce film, d'étrange beauté et de
poésie également. Chaque protagoniste incarne une part de notre
fragilité à tous. Les japonais y apparaissent perdus, en mal de
repères et d'espoir; finissant par entendre ce qu'ils ont envie
d'entendre afin de continuer à vivre. Et là encore le réalisateur
vise juste, en nous poussant à nous interroger sur ces beaux
mensonges que nous nous racontons à nous-mêmes, pour rendre la vie
moins insupportable. C'est ça ou le "seppuku" (connu aussi
sous le nom d'hara kiri!) ou il est aussi possible de sombrer dans la
folie... A nous de choisir!
Nous sommes
nombreux à choisir le mensonge, mais est-ce vraiment la bonne
solution?
Anne Morgane
*Sion
Sono est un écrivain, poète, réalisateur et scénariste japonais né en 1961 à Toyokawa.
Il a réalisé entre
autres "Cold fish"(2010), "Guilty of Romance" et
"Himizu"(en 2011), dont le sujet était déjà les
conséquences de la catastrophe à Fukushima.
**Pour la
petite histoire, "Nagashima" était une série de
forteresses et de fortifications du 16ème siècle, tenues par une
secte de moines guerriers. Celles-ci avaient été finalement
détruites. Mais c'est aussi le nom d'un des plus grands parcs à
thèmes à 1H40 de Tokyo et le nom de cette même commune; où se
trouvent aussi des sources d'eau chaude. Certains y voient la
contraction de Nagasaki et d'Hiroshima...Sans
doute un mystère volontairement entretenu par Sion Sono!
***Par
"curiosité", regardez des cartes des installations
nucléaires dans le monde...
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La féminité comme arme contre la guerre, vers un printemps nouveau.
Et maintenant on va où de Nadine Labaki, 2011.
Première
séquence, un chœur de femmes avance dans un espace quasi
désertique. Habillées de noir, de deuil, elles dansent, souffrent,
pleurent, chantent les morts et les disparus, frère, fils, mari,
père. Dans leurs mains les photos des êtres chers, des fleurs,
autour de leur cou des croix chrétiennes pour les unes, la tête
voilée pour d’autres. Elles se dirigent vers le cimetière dans
cette lugubre et vivante chorégraphie. Puis, le groupe homogène se
divise. L’un est musulman et s’agenouille sur les tombes au
croissant, l’autre est chrétien et embrasse les tombes aux croix
chrétiennes. Le ton du film est donné : la foi et la mort,
l’espoir et l’amour.
La
voix de l’une d’entre elle, l’amoureuse, aux yeux cernés de
noir nous conte la vie de ce village (quelque part on ne sait où)
isolé après la guerre (on ne sait laquelle). Pour se ravitailler,
il faut passer les champs minés; chrétiens et musulmans partagent leur quotidien,
fréquentent les mêmes lieux, la même douleur héritée de cette
guerre. Mais les hommes et les femmes ne vivent pas cette douleur de
la même manière. Quand les femmes souhaitent plus que tout au monde
arrêter de souffrir et arrêter de voir leur famille décimée, les
hommes eux, réagissent par la violence, le complot et l’expression
de la haine, n’ayant de cesse de raviver les blessures. Suite à
des mésententes, des soucis de voisinages, des querelles autour de
la foi des uns et des autres, de leurs différences, les hommes
semblent prêts à déterrer les armes et repartir dans l’absurdité
du conflit, influencé par la même absurdité venant de l’extérieur.
Ces femmes à la fois tendres, belles et amusantes vont tout faire
pour que ce conflit ne soit pas ravivé au sein de leur communauté
et pour cela elles vont jouer de stratagèmes purement féminins.
Entre séduction, mascarades, comédies, angoisses, pleurs, cris,
rires et larmes, prière à la Sainte Vierge, elles vont jouer de
cette féminité, de mère, de fille et d’épouse pour retrouver
l’harmonie et l’amour dans leur village, allant même jusqu’à
engager des danseuses de cabarets russes pour détourner les hommes
du chemin de la haine.
Ce
film est un bijou de comédie dramatique. Il pose avec élégance
plusieurs styles de cinémas (comédie musicale, comique italien des
années 50, cinéma arabe) dont l’esthétique subtile s’allie
parfaitement entre images et musiques. Avec légèreté et gravité
des sentiments et de son sujet, Nadine Labaki présente une histoire
des peuples, faisant naître ainsi entre les mains et les cœurs de
ces femmes, un printemps fragile à double sens, une œuvre qui
questionne à la fois la place des femmes dans sa société et les
problématiques des soulèvements des peuples pour avancer vers des
changements et un monde meilleur. Et
maintenant on va où ?,
cette phrase comme conclusion du film, ouvre à tous les possibles,
des plus sombres aux plus heureux.
Anne.C
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Trois couleurs, Rouge, de Krzysztof Kieslowski, 1994.
Trois Couleurs
Rouge est le dernier volet d’une trilogie cinématographique
de Krzysztof Kieslowski. Après Bleu avec Juliette
Binoche, Blanc avec Julie Delpy et Zbigniew
Zamachowski, il atteint, le sommet de son art dans Rouge,
avec Irène Jacob et Jean Louis Trintignant. C’est un pur moment de
grâce et de fraternité dans un sombre optimisme. Cette trilogie
explore successivement et de manière très singulière la devise
Française : « Liberté, Egalité, Fraternité. »
Trois couleurs,
Rouge c’est d’abord un jeu de lumières si particulier au
cinéaste Kieslowski. Archétype, croyance ou divine lumière, la
trame du film c’est cette couleur bercée de nuances et de
contre-jours, d’éclats de lumières filtrées, adoucies,
émergentes d’un appel à la spiritualité de l’image, s’ancrant
dans ce qu’elle relève de ce qu’il y a de plus humain : le
visage et ses expressions, le corps et son mouvement, la voix et son
âme, le regard et ses multiples facettes. Rouge,
couleurs de l’amour, de la passion, de la justice, de l’enfance,
du chagrin et de sa colère, du pouvoir, de la trahison, nous conte
l’histoire de plusieurs personnages aux destins croisés, aux
histoires similaires en de petites coïncidences qui s’accumulent,
se lient et se délient au fur et à mesure du film. D’un côté,
la rencontre fortuite entre une jeune mannequin (Irène Jacobs),
prise dans une relation à distance avec un homme jaloux et une
relation familiale conflictuelle, et un vieux juge solitaire, bougon
(Jean Louis Trintigant) qui espionne les conversations téléphoniques
de ses voisins pour passer le temps assouvissant ainsi son besoin de
justice et son voyeurisme. De l’autre la rupture entre un jeune
juriste (Jean-Pierre Lorit) sentimental et une femme frivole qui le
trompe.
Les scènes
s’enchainent, se heurtent, se découpent pour laisser place petit à
petit à la trame des rencontres, par les objets et les situations de
vie, en un Subtile alliage d’un montage de sentiments, d’une
découverte de l’autre et de soi. Le fil rouge de ce film c’est
cette couleur de la fraternité se balançant au rythme des musiques
du film (notamment celle du fameux compositeur Van den Budenmayer,
inventée par Preisner, ami de Kieslowski pour le film La
Double Vie de Véronique avec la même principale actrice que
l’on retrouve dans Rouge) et des mots des
dialogues posés avec fragilité et force. Le regard y est posé
comme un baume aux cicatrices des personnages, synchronisant alors,
dans l’espace et dans le temps, les moments de vie des personnages
du film, mais aussi ceux de Bleu et Blanc
(on retrouve dans Rouge les acteurs des deux premiers
films de la trilogie). Ce regard, c’est avant tout celui de
Valentine, une jolie femme inspirant amour et compassion, suspendue à
un carrefour de sa vie, de manière figurée comme de manière
réelle : « Je sens qu’il se passe
des choses importantes autour de moi », dit-elle lors
d’une scène décisive, où le juge et la jeune femme semblent
éprouvés bien plus que de la fraternité l’un pour l’autre. Une
affiche publicitaire révèle les talents photogéniques de son
métier, la beauté de sa féminité, réitérés alors à la
dernière seconde du film tel un sauvetage, qui parlera dans notre
mémoire en suspension d’un destin à construire.
Dans ce film,
Kieslowski pose des questions essentielles, celle de la
fraternité tout d’abord: Comment faire pour aider ?
« Il suffit d’être, tout simplement »,
répondra le juge à la retraite. Tout simplement, est-ce réellement
si simple ? Mais pour Kieslowski, « l'éternelle
question consiste à savoir si en donnant aux autres un peu de
soi-même, nous ne le faisons pas pour avoir une meilleure idée de
nous-mêmes. » Rouge est un chemin
difficile, somptueusement énigmatique et vrai, bien que les
illusions du cinéma s’en mêlent. Il est pour ma part, à voir et
à revoir, afin de trouver en ces instants de plaisirs
cinématographiques, de cette esthétique si personnelle à
Kieslowski, d’autres axes de lecture, accompagnant notre chemin de
pensée et sensible.
Anne.C
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Critique du film: Women without men
Women without men est un film qui met en scène quatre personnages
féminins en Iran, en 1954, année où le président Mossagieh sera renversé
à la suite d’un coup d’état mené par les Italiens et les Anglais et
qui verra le Shah monter au pouvoir.
Munis est une jeune femme de 30 ans que son frère cherche à marier. Son amie, la pieuse Faezeh désirerait être la future épouse. Il y a aussi Zarin, prostituée au corps décharné et Fakhri, quinquagénaire malheureuse dans son mariage.
Le film s’ouvre sur Munis se jetant du haut d’un bâtiment, l’image s’arrête en plein vol, transformant pour quelques instants le suicide du personnage en une plongée en apesanteur. Le visage est serein, le ciel semble donc être le seul espace de paix. Mais cet espace, s’il apporte la délivrance et la liberté est aussi celui qui se confond avec la mort.
Toutes les femmes de ce film cherchent à échapper à quelque chose, Munis à un mariage forcé, Faezeh à la honte d’avoir été violée, Zarin, personnage le plus complexe, à la société et au dégoût d’elle-même, Fakhri à un mauvais mariage. Dans cette société iranienne des années 50 ces femmes cherchent donc à échapper aux hommes. Il leur faut fuir le monde et son agitation pour retrouver leur solitude. Les quelques instants de bonheur gravés sur la pellicule se passeront dans une maison en pleine nature où Fakhri, Zarin et Faezeh se retrouveront pour vivre ensemble pendant quelques jours. Le spectateur pourrait s’attendre à voir alors se développer entre elles de véritables liens. Cela certes le cas mais la réalisatrice ne s’y attardera pas. Car ces femmes sont seules et leur solidarité n’est qu’une solidarité de quelques instants, Munis abandonnant Faezeh sur le pas de la maison, Fakhri et Faezeh abandonnant Zarin à l’agonie.
Violeurs, mauvais mari, ancien amant décevant, frère égoïste, aucun homme ne semble donc trouver grâce aux yeux des créateurs de ce film. Excepté certainement deux personnages : le gardien de la maison-refuge et le musicien des dernières scènes qui fait jaillir par son instrument quelques instants de bonheur mélancolique. Si l’on s’attarde un peu on pourra peut-être alors penser que ces deux hommes sont deux figures solitaires tandis que les figures masculines négatives sont toutes impliquées dans un système, qu’il soit religieux ou politique. Ce qui unit les hommes et les femmes de ce film devenus des individus serait donc la solitude. Ce lien entre hommes et femmes est alors un lien métaphorique, constitué de choses impalpables, d’air et d’espace. Hommes et femmes ne peuvent jamais s’atteindre sauf à travers la métaphore et la poésie.
Ce qui paraître ainsi troublant c’est le décalage entre l’horizon d’attente du spectateur et ce qu’il découvre dès les premières images du film. Women without men, l’Iran, la femme, le rôle de l’Occident dans la montée en puissance du fanatisme religieux, le spectateur pourrait s’attendre à un film engagé. Or il s‘agit bien plus d’un film onirique et poétique. Un film dont la matière et faite de poésie, de tableaux, d’images poétisantes alors.
Dans cette perspective, Zarin, la prostituée, est un personnage quasi symbolique. Figure féminine dont ne saurons pas grand-chose, elle catalyse les sentiments des autres femmes de ce film. Nous la voyons s’arracher la peau jusqu’au sang, marcher dans la nature, planter de petites fleurs en aluminium. Elle s’étend aussi dans une mare d’eau, entourée de fleurs. L’image qui se plante alors dans notre rétine est celle d’Ophélie, la compagne d’Hamlet, dans le tableau de Rosetti où ce personnage shakespearien baigne dans une eau fleurie. Zarin rapprochée d’Ophélie est donc aussi une figure féminine de la folie et de la victime. Tout comme le personnage perd la raison du fait de la perte de son père et d’Hamlet, Zarin est victime des hommes et de la souillure qu’ils infligent à son corps de prostituée.
Femme voilée qui se dévoile, femme vierge qui découvre la souillure et la supporte sans se positionner en victime, femme qui se libère en restant vivante, Faezeh est donc la seule note d’espérance de ce film onirique sur la solitude et la souillure.
Alexia
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Munis est une jeune femme de 30 ans que son frère cherche à marier. Son amie, la pieuse Faezeh désirerait être la future épouse. Il y a aussi Zarin, prostituée au corps décharné et Fakhri, quinquagénaire malheureuse dans son mariage.
Le film s’ouvre sur Munis se jetant du haut d’un bâtiment, l’image s’arrête en plein vol, transformant pour quelques instants le suicide du personnage en une plongée en apesanteur. Le visage est serein, le ciel semble donc être le seul espace de paix. Mais cet espace, s’il apporte la délivrance et la liberté est aussi celui qui se confond avec la mort.
Toutes les femmes de ce film cherchent à échapper à quelque chose, Munis à un mariage forcé, Faezeh à la honte d’avoir été violée, Zarin, personnage le plus complexe, à la société et au dégoût d’elle-même, Fakhri à un mauvais mariage. Dans cette société iranienne des années 50 ces femmes cherchent donc à échapper aux hommes. Il leur faut fuir le monde et son agitation pour retrouver leur solitude. Les quelques instants de bonheur gravés sur la pellicule se passeront dans une maison en pleine nature où Fakhri, Zarin et Faezeh se retrouveront pour vivre ensemble pendant quelques jours. Le spectateur pourrait s’attendre à voir alors se développer entre elles de véritables liens. Cela certes le cas mais la réalisatrice ne s’y attardera pas. Car ces femmes sont seules et leur solidarité n’est qu’une solidarité de quelques instants, Munis abandonnant Faezeh sur le pas de la maison, Fakhri et Faezeh abandonnant Zarin à l’agonie.
Violeurs, mauvais mari, ancien amant décevant, frère égoïste, aucun homme ne semble donc trouver grâce aux yeux des créateurs de ce film. Excepté certainement deux personnages : le gardien de la maison-refuge et le musicien des dernières scènes qui fait jaillir par son instrument quelques instants de bonheur mélancolique. Si l’on s’attarde un peu on pourra peut-être alors penser que ces deux hommes sont deux figures solitaires tandis que les figures masculines négatives sont toutes impliquées dans un système, qu’il soit religieux ou politique. Ce qui unit les hommes et les femmes de ce film devenus des individus serait donc la solitude. Ce lien entre hommes et femmes est alors un lien métaphorique, constitué de choses impalpables, d’air et d’espace. Hommes et femmes ne peuvent jamais s’atteindre sauf à travers la métaphore et la poésie.
Ce qui paraître ainsi troublant c’est le décalage entre l’horizon d’attente du spectateur et ce qu’il découvre dès les premières images du film. Women without men, l’Iran, la femme, le rôle de l’Occident dans la montée en puissance du fanatisme religieux, le spectateur pourrait s’attendre à un film engagé. Or il s‘agit bien plus d’un film onirique et poétique. Un film dont la matière et faite de poésie, de tableaux, d’images poétisantes alors.
Dans cette perspective, Zarin, la prostituée, est un personnage quasi symbolique. Figure féminine dont ne saurons pas grand-chose, elle catalyse les sentiments des autres femmes de ce film. Nous la voyons s’arracher la peau jusqu’au sang, marcher dans la nature, planter de petites fleurs en aluminium. Elle s’étend aussi dans une mare d’eau, entourée de fleurs. L’image qui se plante alors dans notre rétine est celle d’Ophélie, la compagne d’Hamlet, dans le tableau de Rosetti où ce personnage shakespearien baigne dans une eau fleurie. Zarin rapprochée d’Ophélie est donc aussi une figure féminine de la folie et de la victime. Tout comme le personnage perd la raison du fait de la perte de son père et d’Hamlet, Zarin est victime des hommes et de la souillure qu’ils infligent à son corps de prostituée.
Femme voilée qui se dévoile, femme vierge qui découvre la souillure et la supporte sans se positionner en victime, femme qui se libère en restant vivante, Faezeh est donc la seule note d’espérance de ce film onirique sur la solitude et la souillure.
Alexia
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Critique du film « Un heureux événement»
AVERTISSEMENT
Je n’ai pas d’enfant et n’ai pas lu le livre « Un heureux événement » d’Eliette Abécassis.
Quand on tente de réfléchir au film « Un heureux événement » de Rémi Bezançon cet avertissement me paraît nécessaire.
En effet cette œuvre traite d’un événement si intense et matriciel,
puisqu’il s’agit de l’accouchement, que nos émotions et notre vécu
viendront tenir en respect nos idées bien plus que pour n’importe quel
thème.
Une femme, Barbara, met au monde son premier enfant. Evénement que le
film raconte aussi bien en amont (la rencontre entre les deux futurs
parents, l’insouciance, le désir d’enfant qui apparaît soudain, les
doutes de celle qui sera bientôt mère) qu’en aval (les difficultés et
les remises en question que la maternité impose).
« Un heureux événement », le titre est bien-sûr ironique. Il porte en
lui les clichés attachés à la maternité. A cette représentation
optimiste, naïve et stéréotypée le film oppose la vision personnelle
d’Eliette Abecassis. Car la maternité est à la fois la plus universelle
et la plus intime, la plus banale et la plus extraordinaire des
expériences. Le film présente alors ses répercussions dans le corps et
l’être d’une femme, un individu.
Tout d’abord le cinéaste met en parallèle deux expériences : celle de la
fille et celle de la mère. Cette dernière, ayant accouché dans les
années 70, a vécu sa maternité sans culpabilité, sans se priver de vivre
différentes expériences. A l’inverse, la fille allaite son enfant
quitte à devenir une esclave des tétées, puisqu’ainsi elle prive le père
de son rôle nourricier. Elle devient donc une mère toute puissante
parce que culpabilisée. Dans une scène assez drôle on la voit se rendre à
un club d’allaitement, où l’on encourage les femmes à jeter les
biberons aux orties. Le film suggère ainsi que notre époque fait peser
un poids sur les consciences des mères qui ne sont plus aussi libres de
leurs actes, « donnez le biberon, c’est mal », tel est le message
simpliste auquel Barbara semble adhérer. Devenue mère toute puissante,
Claire ne peut plus réfléchir calmement à sa thèse, elle n’en a plus le
temps. Si bien que c’est un homme, à l’abri des affres de la maternité,
qui obtient le poste convoité d’assistant. Il a le temps de réfléchir,
lui, ce temps que Barbara passe à présent à éprouver les différents
bouleversements que la maternité porte en elle. Dans notre société,
semble alors dire la pellicule, les hommes peuvent réfléchir tandis que
les femmes devenues mères éprouvent.
Par ailleurs il est intéressant de s’arrêter au thème de la thèse de
Barbara : l’altérité, le rapport à l’autre. Devenue mère l’héroïne ne
peut plus y réfléchir, l’altérité n’est plus un sujet, un thème
extérieur, mais une expérience qui la traverse dans son être et semble
la déposséder d’elle-même. Claire apparaît sur les premières images du
film allongée sur le lit, le ventre qui ressort, elle essaie de se
déplacer avec difficulté, tel un scarabée, un insecte dont le corps est
plus gros que les pattes. Manipulée par le personnel médical Barbara se
résume à un corps. Parce qu’elle porte la vie de quelqu’un d’autre elle
n’existe plus.
Mais cet enfant qui amène le désordre, qui finalement vous vide de vous
même, vous lance aussi dans un mouvement désordonné. La vie passe à
travers soi, les idées et le monde de la pensée deviennent inutiles,
petites taches de couleur dans cette onde vibrante qu’est la vie.
Le contenu du film ne vient pas s’opposer au titre, l’heureux événement
n’est pas malheureux non plus. Barbara semble prendre conscience que la
maternité n’apporte ni malheur, ni bonheur mais l’explosion de soi et
des idées figées. Et le mot de la fin revient peut-être à la mère
lorsqu’elle explique à sa fille que si elle a mis au monde un enfant
c’est pour prolonger l’amour qui l’unissait alors à un homme dont elle
maintenant séparée. La maternité est donc un geste d’un instant, un
instant de désir dont les conséquences sont infinies.
Alexia
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