ALMA
écrit à 4 mains
1
L'horizon se
dégage. Alma quitte
enfin cette ville. Ses odeurs souvent nauséabondes, cette grisaille tantôt des
murs, tantôt des âmes. Cette lourdeur quasi constante due à la proximité forcée
de millions d'êtres obligés de se côtoyer. Cette pensée est un soulagement, que
viennent troubler d'inattendus désirs et de nouvelles peurs.
Le ciel s'emplit de ce bleu si doux et profond des premières
lueurs d'une belle soirée d'été. Mais quelques nuages gris menacent cette
harmonie fragile. Le train avance, sans changement de vitesse, sans hésitation.
L'espoir l'avait un jour quittée sans raison violente, ni
apparente. Quelques désillusions avaient suffi et la nécessité d'abandonner une
part de ses rêves d'enfant pour accepter en échange tout un lot d'obligations
quotidiennes. La bulle qui l'avait enveloppée toute son enfance avait un jour
éclaté. Et soudain, au cœur de la tempête, il avait fallu reprendre sa
respiration et trouver comment se rassurer pour ne pas sombrer définitivement.
C'était là qu'elle l'avait rencontré, ce sourire croisé, qui lui avait fait penser
à une éclaircie jaillissant d'un ciel d'orage. Elle n'était pas seule dans la
tempête, d'autres tentaient aussi de survivre: premiers rochers où se reposer
un instant. Depuis elle avait gardé la fascination du ciel et de l'horizon, ces
refuges immatériels qui tant de fois avaient su la réconforter.
Les gouttes battent à présent sur la vitre du compartiment et Alma
s'engouffre dans ce souvenir lointain, la main de son père était chaude et
puissante.
Elle l'emmenait sur la grande avenue d'Ostende, jusqu'à la
mer grise et mouvementée. La fraîcheur des gouttes salées coulait sur la peau
de ses joues. Aucun mot entre eux, son père préférait laisser
Alma s'enivrer du silence hivernal. La mer et le ciel formaient
un magma grisâtre et bleu que l'esprit de la petite fille rejoignait, la main
retenue par la poigne chaleureuse de son père. Elle savait qu'il la regardait
et qu'elle pouvait alors s'abandonner aux éléments, rester attachée à son père
et quitter la promenade. Ce qui l'entourait semblait si immense, cette vision
sans fin l'euphorisait. Elle voulait plonger dans ce délicieux effroi.
Installée sur son siège, la même euphorie la saisit, peut-être
rejoindra-elle ce magma …
2
Alma se réveille soudainement, aucun souvenir de s'être endormie,
mais elle revoit à nouveau cette scène hivernale, qui l'a sans doute conduite
vers d'irréelles contrées. De quoi avait-elle pu rêver? Toujours rien. Comme si
le magma bleu gris de son souvenir avait englouti ses rêves immédiats. La pluie
a cessé. Et le train continue de fendre la nuit épaisse.
« Combien de temps encore?» s'interroge-t-elle.
Une voix ferme, mais douce, répond à ce qu'elle pensait être une
question intérieure:
« -Nous arriverons à Marseille avec les premières lueurs du jour.
-Désolée de cette
question, je parlais toute seule!» s'excuse-t-elle maladroitement.
Encore engourdie par le sommeil, Alma s'interroge: ce voyageur a
dû monter lors d'une des nombreuses escales de ce train de nuit.
Voilà déjà plusieurs heures qu'elle a quitté Paris et son
interminable banlieue. La nuit est maintenant bien installée et règne en
maître. Le compartiment peut accueillir jusqu'à six personnes, mais étant seule
au début du voyage, elle a éteint toutes les lumières et réglé la température à
sa convenance. Cette intrusion la dérange et ce sentiment égoïste la fait
culpabiliser.
« Je n'ai pas pu m'offrir de couchette individuelle et j'ai
apprécié trouver un compartiment vide, pour un si long trajet, que j'espérais
naïvement passer seule.» marmonna Alma comme pour se justifier.
Heureusement, son voisin ne l'a
pas entendue et a lui même choisi de s'installer à une autre extrémité. Pour
fuir toute discussion, elle s'enfonce dans son châle et appuie sa tête sur sa
veste calée contre la vitre. Il ne reste plus qu'à simuler la somnolence! Les
yeux fermés, elle sent la laine de son châle chatouiller ses joues tandis qu'un
filet d'air glisse sur ses pieds, s'engouffrant dans les gros souliers de
marche qu'Alma avait choisis pour le voyage. Un sourire éclaire son
visage en songeant à ces escarpins mauve qu'elle s'était achetés l'an dernier
et qu'elle laisse derrière elle dans son studio parisien.
Bien des fois, la tête appuyée
contre la vitre du bus elle avait senti la fraîcheur des rues glacer ses pieds,
que la finesse des bas et des escarpins ne pouvaient plus protéger. Pour
ne pas y attacher trop d'importance, la jeune femme concentrait son attention
sur les couleurs et les formes de la rue qui filaient à travers la vitre. Les
images vagabondaient, son esprit les rejoignait, elle ne savait plus si elle
pensait, si elle rêvait, si cette rêverie ajoutait à son âme. Elle partait,
assise dans ce bus qui la ramenait chez elle ou l'emportait à son travail,
selon l'heure de la journée. Les séquences de la ville s'enchaînaient, elle ne
remarquait aucun détail et les passants semblaient identiques. Regarder la rue
par la vitre du bus n'était pas pour Alma l'occasion d'observations ou de
réflexions mais bien plutôt une méditation. Le spectacle extérieur de la ville
la faisait entrer en elle-même et lui faisait penser qu'elle n'était pas
taillée pour l'aventure, que les voyages en bus lui suffisaient...
3
Nul besoin d'agir sur le monde, simplement le contempler! Cet
sorte d'adage, cette pensée qu'elle n'avait jamais clairement exprimée, était
secrètement nichée dans chacun de ses gestes, dans chacun des instants de sa
vie. Cette vie elle la traversait avec légèreté, explorant les possibles du
périmètre parisien, observant les spectacles qui lui étaient offerts sans
volonté d'en chercher d'autres. On n'aurait pu dire qu'elle était heureuse. Et
cela n'avait plus suffi...
Un brin de laine lui chatouille
maintenant le nez, son châle est retombé et un courant d'air frais commence à
faire rosir ses joues. Alma ne veut pas ouvrir les yeux et risquer de
rencontrer le regard de son compagnon de route, alors elle les garde fermés
pour mieux s'enfoncer de nouveau dans son châle et dans sa rêverie.
J'ai
aimé Paris, le ciel peut y être bleu aussi...
Et puis il y avait eu cette rupture, cet homme qui l'avait quittée
en lui reprochant ce qu'il appelait sa "superficialité". Sa légèreté
pouvait donc être de la superficialité. Et cette pensée avait commencé à
l'angoisser.
La mort de sa mère elle l'avait acceptée sans trop de souffrance,
son métier de secrétaire, elle s'en contentait, les hommes avec qui elle
couchait ne lui arrachaient aucune passion, exister là où elle était lui avait
longtemps suffi. Elle ne comprenait pas pourquoi lui reprocher sa
superficialité semblait avoir éteint son avenir. Le désespoir et l'anxiété
l'avaient alors étreinte. Elle n'avait fait jusque là que passer à travers les
paysages et les êtres. Et cette prise de conscience qui semblait encore floue
l'angoissait. Paris l'étouffait, elle ne savait plus pour quelle raison elle y
vivait et si cette ville avait jamais fait partie de son histoire.
Alors quand Noor l'avait appelée pour lui proposer de venir à
Marseille, elle avait immédiatement accepté, sans réfléchir aux conséquences.
Comme si son instinct avait répondu à sa place.
«Oui, je
viendrai!» avait-elle soufflé dans le combiné.
(à suivre...)
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LE CORDON
Eloane entra dans la petite boutique de son village. Cela faisait des
jours et des semaines, voire des mois qu’elle y pensait, repoussant
toujours le moment où elle devrait pousser la vieille porte grinçante et
affronter le regard des dames assises à l’unique petite table réservée
aux habituées, bavardant là des heures en scrutant les nouveaux
entrants. Elle n’aimait pas cet endroit où les odeurs mélangées du dépôt
de pain, épicerie, quincaillerie, coiffeur heurtaient son odorat autant
qu’elles ravissaient les rares touristes égarés, venus pour visiter ce
qu’il restait de la forêt de Brocéliande.
Ce jour là était le bon, elle devait se procurer ce fameux cordon dont sa tante parlait toujours, et qu’il lui fallait devoir couper. Elle avait pris tous les sous de sa tirelire et se demandait si ça allait suffire au vu de l’importance de la chose.
Courageuse, elle s’avança vers le petit comptoir et s’adressa à la patronne.
- Bonjour Madame, je voudrais un cordon s’il vous plaît.
- Quel genre de cordon veux-tu ma petite ? C’est pour quoi faire ?
- C’est pour le couper.
Le silence s’était fait dans la boutique et les commères tendaient l’oreille pour ne rien perdre de cette entrée inattendue. Sitôt que la petite fille eut parlé, elles se mirent à ricaner. La tenancière voyant que la situation devenait amusante, décida d’entretenir l’intérêt de sa clientèle.
- Tiens donc, tu veux acheter un cordon neuf pour le couper ? Ca te servira à quoi après ?
- Je ne sais pas vraiment, c’est ma tante qui dit toujours à maman et à moi qu’il est grand tant de couper le cordon. Et nous n’en avons pas à la maison.
Cette fois, les harpies riaient franchement, et Eloane était mal à l’aise.
- Ecoute petite, je n’ai pas ce genre de cordon, va chez le cordonnier ! Il y en a un au bout de la rue, derrière l’église.
- Oui, Madame.
La petite sortit en silence, un cordon, chez un cordonnier, cela lui paru logique qu’il soit spécialiste, mais elle était inquiète car elle ne se souvenait pas d’en avoir jamais vu un près de l’église, ni ailleurs dans le village.
Les méchantes femmes étaient fort contentes de cet interlude à leur vie monotone, et avoir envoyé l’enfant dans une échoppe fermée depuis cinquante ans les réjouissait complètement.
Eloane arriva à l’endroit indiqué et vit cette toute petite boutique, à l’enseigne si délavée par la pluie qu’il était difficile de lire « Cordonnier ». La peinture de la façade était à l’image de l’enseigne, mais la poignée de la porte brillait et il y avait une petite lueur qui venait de l’intérieur.
Son cœur battait la chamade, mais elle entra, elle l’avait décidé, c’était aujourd’hui qu’elle devait acheter ce maudit cordon.
L’endroit était plein de poussière et de toile d’araignées, mais une jolie dame avec une robe blanche était assise à une petite table, et elle cousait.
Elle releva la tête en voyant l’enfant et lui sourit.
Eloane fit sa demande d’un trait sans prendre le temps de respirer en craignant les quolibets.
- Je vois, dit la jeune femme. C’est un cordon très spécial qu’il te faut, tu as de la chance d’être venue aujourd’hui, il ne m’en reste qu’un seul.
Elle se leva et fit signe à l’enfant de s’asseoir à la petite table. Elle revint avec dans les mains un cordon brillant, avec une petite poupée attachée à chaque extrémité.
Eloane ne le quittait pas des yeux, serait-ce vraiment ça le cordon dont parlait sa tante ? La dame le posa sur la table devant la fillette en même temps qu’elle s’asseyait à ses cotés . L’une des deux poupées était plus petite que l’autre, et la petite portait les mêmes vêtements qu’Eloane, tandis que la grande avait une robe qui ressemblait beaucoup à celle de sa maman.
- Dis moi, sais-tu pourquoi ta tante veut que vous coupiez ce cordon ?
- Non, elle est énervée quand elle le dit, et puis, elle a l’air triste aussi.
- Elle habite avec vous ta tante ?
- Non, elle vit chez ma Mamie.
- Elle n’a pas de mari ? Des enfants ?
- Non, je crois qu’elle a eu un amoureux une fois, mais il ne plaisait pas à Mamie.
- Tu vois Eloane, ce cordon est magique. Il y a le brillant, là, tu le vois ?
- Oui
- Et il y en a un autre, invisible, celui là, tu ne pourras jamais le couper. Le brillant représente l’indépendance, l’invisible, l’amour, tu comprends ?
- Pas très bien.
- Je crois que ta tante n’a pas coupé le bon cordon, elle a coupé l’invisible.
- Mais tu disais qu’on ne pouvait pas le couper !
- Oui, mais parfois on l’abîme, parce que l’on n’a pas coupé l’autre, alors il faut le réparer, cela peut prendre du temps.
- Oui, mais comment je vais faire pour être sure de ne pas couper les deux en même temps, puisque je ne vois pas l’autre ?
- Tu le sauras. Va maintenant.
La fillette se leva, pris le cordon, mais au moment de sortir, se retourna pour lui demander son nom. Tout cela était confus, et comment savait-elle qu’elle s’appelait Eloane ?
- Morgane.
Ce jour là était le bon, elle devait se procurer ce fameux cordon dont sa tante parlait toujours, et qu’il lui fallait devoir couper. Elle avait pris tous les sous de sa tirelire et se demandait si ça allait suffire au vu de l’importance de la chose.
Courageuse, elle s’avança vers le petit comptoir et s’adressa à la patronne.
- Bonjour Madame, je voudrais un cordon s’il vous plaît.
- Quel genre de cordon veux-tu ma petite ? C’est pour quoi faire ?
- C’est pour le couper.
Le silence s’était fait dans la boutique et les commères tendaient l’oreille pour ne rien perdre de cette entrée inattendue. Sitôt que la petite fille eut parlé, elles se mirent à ricaner. La tenancière voyant que la situation devenait amusante, décida d’entretenir l’intérêt de sa clientèle.
- Tiens donc, tu veux acheter un cordon neuf pour le couper ? Ca te servira à quoi après ?
- Je ne sais pas vraiment, c’est ma tante qui dit toujours à maman et à moi qu’il est grand tant de couper le cordon. Et nous n’en avons pas à la maison.
Cette fois, les harpies riaient franchement, et Eloane était mal à l’aise.
- Ecoute petite, je n’ai pas ce genre de cordon, va chez le cordonnier ! Il y en a un au bout de la rue, derrière l’église.
- Oui, Madame.
La petite sortit en silence, un cordon, chez un cordonnier, cela lui paru logique qu’il soit spécialiste, mais elle était inquiète car elle ne se souvenait pas d’en avoir jamais vu un près de l’église, ni ailleurs dans le village.
Les méchantes femmes étaient fort contentes de cet interlude à leur vie monotone, et avoir envoyé l’enfant dans une échoppe fermée depuis cinquante ans les réjouissait complètement.
Eloane arriva à l’endroit indiqué et vit cette toute petite boutique, à l’enseigne si délavée par la pluie qu’il était difficile de lire « Cordonnier ». La peinture de la façade était à l’image de l’enseigne, mais la poignée de la porte brillait et il y avait une petite lueur qui venait de l’intérieur.
Son cœur battait la chamade, mais elle entra, elle l’avait décidé, c’était aujourd’hui qu’elle devait acheter ce maudit cordon.
L’endroit était plein de poussière et de toile d’araignées, mais une jolie dame avec une robe blanche était assise à une petite table, et elle cousait.
Elle releva la tête en voyant l’enfant et lui sourit.
Eloane fit sa demande d’un trait sans prendre le temps de respirer en craignant les quolibets.
- Je vois, dit la jeune femme. C’est un cordon très spécial qu’il te faut, tu as de la chance d’être venue aujourd’hui, il ne m’en reste qu’un seul.
Elle se leva et fit signe à l’enfant de s’asseoir à la petite table. Elle revint avec dans les mains un cordon brillant, avec une petite poupée attachée à chaque extrémité.
Eloane ne le quittait pas des yeux, serait-ce vraiment ça le cordon dont parlait sa tante ? La dame le posa sur la table devant la fillette en même temps qu’elle s’asseyait à ses cotés . L’une des deux poupées était plus petite que l’autre, et la petite portait les mêmes vêtements qu’Eloane, tandis que la grande avait une robe qui ressemblait beaucoup à celle de sa maman.
- Dis moi, sais-tu pourquoi ta tante veut que vous coupiez ce cordon ?
- Non, elle est énervée quand elle le dit, et puis, elle a l’air triste aussi.
- Elle habite avec vous ta tante ?
- Non, elle vit chez ma Mamie.
- Elle n’a pas de mari ? Des enfants ?
- Non, je crois qu’elle a eu un amoureux une fois, mais il ne plaisait pas à Mamie.
- Tu vois Eloane, ce cordon est magique. Il y a le brillant, là, tu le vois ?
- Oui
- Et il y en a un autre, invisible, celui là, tu ne pourras jamais le couper. Le brillant représente l’indépendance, l’invisible, l’amour, tu comprends ?
- Pas très bien.
- Je crois que ta tante n’a pas coupé le bon cordon, elle a coupé l’invisible.
- Mais tu disais qu’on ne pouvait pas le couper !
- Oui, mais parfois on l’abîme, parce que l’on n’a pas coupé l’autre, alors il faut le réparer, cela peut prendre du temps.
- Oui, mais comment je vais faire pour être sure de ne pas couper les deux en même temps, puisque je ne vois pas l’autre ?
- Tu le sauras. Va maintenant.
La fillette se leva, pris le cordon, mais au moment de sortir, se retourna pour lui demander son nom. Tout cela était confus, et comment savait-elle qu’elle s’appelait Eloane ?
- Morgane.
By Lianna Sinclair…
Alma: la suite! Anne.C
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