En parlant des livres

Joyce Carol Oates et son oeuvre


Pour m'attarder sur cet auteure, passer quelques temps encore avec elle.
Voilà à peu près les quelques mots émergeant à mon esprit , en guise de réponse à cette interrogation : "Pourquoi écrire sur Fille Noire Fille Blanche, Comment j'ai réussi à rester en vie, La vallée de la mort, La fille du fossoyeur, quatre ouvrages lus parmi la somme immense des romans et nouvelles écrits par l'auteure américaine Joyce Carol Oates ?". Finalement, pour quelles raisons suis-je autant fascinée par son oeuvre ? Non pas son oeuvre totale, mais celle que je commence à concevoir, à bâtir dans mon esprit. Et c'est peut-être déjà ce que j'aimerais partager sur le papier : ce qu'une simple lectrice amatrice perçoit dans ses débuts de l'oeuvre de Joyce Carol Oates.
Car, après lecture de quatre ouvrages, notre réflexion jongle entre chacun, tissant des liens pour construire un propos plus général de l'auteur. Les personnages principaux de ces romans ou nouvelles sont des héroïnes, comment acquièrent-elles leur force ? semblent nous souffler les récits. L'oeuvre d'Oates interroge la force des femmes.Comment Rebecca surmonte t-elle les traumatismes de l'enfance? pour prendre La fille du Fossoyeur en exemple. Pourquoi toujours un personnage féminin? Parce qu'Oates est une femme, réponse sans intérêt mais certainement vraie. Peut-être aussi parce qu'il s'agit du sexe considéré comme faible, et donc que leur force, les femmes doivent l'acquérir. Elles sont au centre d'un navire, leur vie romanesque, et les personnages masculins, pères, frères ou fils de ces héroïnes, ont pour fonction de stabiliser ou déstabiliser ce navire féminin.
Leur force, ces personnages féminins l'acquièrent dans la liberté, celle de s'éloigner du père comme Generva dans Fille noire fille blanche, qui prendra ses distances avec l'éducation paternelle. Quant à Rebecca, elle prendra un nouveau nom pour dissimuler sa filiation paternelle. Masque qui la fera grandir tandis que Generva, issue d'un milieu socialement très favorisé, n'aura pas à recourir à ce subterfuge, les épreuves lui démontrant qu'assumer son éducation ne peut la mener qu'à la mort, celle de sa camarade Minette Swift. La mort est d'ailleurs fondatrice d'une nouvelle identité, elle modifie ceux qui restent, leur accordant une force qui ne laisse pas de place à la mélancolie. Dans Fille Noire fille blanche, la mort de Minette Swift transforme le corps de Generva qui grossit, devient plus robuste. Il prend les caractéristiques du corps de Minette qui n'a cessé de grossir jusqu'à sa mort. En quelque sorte, Generva devient Minette.
En effet, dans l'oeuvre d'Oates naissante à mon esprit, les identités sont fluctuantes. Les caractères sont des pôles et l'individu peut passer de l'un à l'autre. Rebecca dans La fille du Fossoyeur devient Hazel Jones pour échapper à son mari. Dans Fille noire fille blanche, les forces permutent. Generva devient aussi forte moralement que Minette lors du dénouement. Tout comme la mort, la violence modifie ceux qui y sont confrontés. La violence paternelle ainsi que celle de son époux vont ainsi permettre à Rebecca dans la fille du Fossoyeur de renaître à une nouvelle identité. Car c'est dans la confrontation à la mort et à la violence que les personnages évoluent, les analyses psychologiques sont donc inutiles.
Enfin, le racisme s'étalant sur les pages de Fille noire fille blanche est un racisme liquide. Expression sans doute étrange mais que l'on peut tenter d'expliquer. Nous ne savons pas qui attaque Minette : ses camarades de dortoir ? elle-même ? Et, comme nous l'avons déjà précisé, en voulant la défendre, donc en s'éloignant de toute attitude raciste, Generva la conduit à la mort. Qu'est-ce alors que le bien s'il conduit à la mort? Comment ne pas être raciste et surtout peut-on réellement ne pas l'être ? Telles sont les questions posées par cet ouvrage. Parce que l'autre nous est toujours inconnu, Minette Swift demeurant un personnage opaque tout au long du roman, nous ne savons jamais de quel côté notre action envers lui va tomber, du côté du bien ou du mal, du bien ou du mal pour lui même, les catégories morales devenant obsolètes. Et c'est justement parce que l'autre nous est toujours inconnu que le racisme nous échappe lui aussi, coulant des uns aux autres.
Le mal n'est donc pas dans l'intention, mais dans ses conséquences pour l'autre. Le père de Rebecca, dans Fille noire fille blanche, tue sa femme dans un accès de paranoïa, son intention n'est donc pas de faire le mal puisqu'il est persuadé de protéger sa femme en tirant sur elle. De même, c'est pour défendre ses idées que le père de Generva commandite un attentat à l'issue duquel un gardien trouvera la mort. Son intention était de défendre ses idées, la mort d'un homme en fut la conséquence. Il sera jugé coupable aux yeux de la société et sa fille lui retirera l'étiquette de héros qu'elle lui avait jusque là collé pour lui rétablir son humanité. La société aura jugé son père coupable mais elle, ne le fera pas. Grandir lui aura permis de comprendre qu'aucun jugement moral n'est possible puisque tout est mouvant: la force, la violence,le racisme, le bien, le mal, et peut couler d'un individu à l'autre. Et c'est peut-être aussi ce qui rend l'oeuvre d'Oates si vivante et que je l'aime tant. Une oeuvre animée, qui donne à ses personnages et aux êtres la possibilité de recommencer toujours, de se transformer, en passant d'un pôle à l'autre.

 Alexia   

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 La lecture...

Acheter un livre n'est jamais une dépense inutile, cette idée est l'une des quelques convictions qui m'accompagnent depuis que je suis petite.

Si vous abandonnez votre pauvre ouvrage dans un coin de votre maison ou que vous le perdiez malencontreusement dans un centre commercial, votre achat aura malgré tout été fructueux. D'une part, en ces temps virtuels, acheter un livre est un geste noble et presque militant. D'autre part, en payant pour vous procurer la pensée et l'imagination d'un autre, vous participez à la circulation des âmes et esprits des hommes.

Et puis, avec un peu de chance, vous allez ouvrir votre livre...S'offrira alors à vous un moment d'intimité, de retour à soi grâce à l'autre, celui qui est à l'autre bout du livre. Un face à face solitaire qui respire l'humanité. Activité solitaire qui fait s'étirer le temps et sortir de l'activité productive des hommes, chaque lecture est un peu méditative. Mais si elle retire du monde celui qui s'y adonne, c'est pour mieux lui en parler, lire c'est aussi communier en silence, avec d'autres hommes, d'autres pays, d'autres générations. Ce que la lecture produit est intérieur.
Cette circulation des âmes et des esprits prend toute son ampleur lorsque la parole prend sa place, lorsque le lecteur évoque sa lecture avec ses mots. N'y a-t-il pas meilleur sujet de conversation que les livres? C'est ainsi que vous parlez de vous et du monde. 

Parler des livres fait sortir du quotidien, et permet d'atteindre une part mystérieuse de l'existence. Née de la rencontre entre deux âmes, aucune lecture ne se ressemble. En évoquant la sienne, le lecteur dévoile alors une part intime de son être tout en se jetant dans le bain du monde. C'est ainsi qu'au fil des pages tournées et des mots lancés pour les évoquer, la lecture nous place au confluent de soi et des autres. 
Alexia


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A propos du livre de Léo Perutz:

Le Cavalier Suédois



L'auteur a le jeu en mains et le dépose au fur et à mesure sur un tapis qu'observe le lecteur. L'autre joueur c'est lui.

Une partie de cartes, c'est ainsi que je définirais le livre de Léo Perutz, Le Cavalier Suédois. Un roman qui relate les aventures de Piège à Poules, un voleur qui, dans la Suède du XVIIIème siècle échange sa place avec un déserteur de l'armée suédoise (Christian von Tornefeld). Après avoir fait fortune, il va usurper l'identité de Christian et épouser sa promise.


Les personnages évoluent dans un univers hostile, illustrant parfaitement l'adage «L'homme est un loup pour l'homme.» Un univers instable, sans pitié pour les faibles, où les identités et les situations se retournent.
Le livre semble d'ailleurs construit sur ce retournement. L'instabilité du monde est l'ossature du Cavalier Suédois. En effet, si les personnages doivent se frayer un chemin dans un monde instable, le lecteur doit lui aussi suivre un constant retournement de situation:

  • le personnage falot s'avère héroïque
  • le prologue qui semblait peu important contient en fait la trame de l'histoire
  • le roman historique se concentre finalement sur le thème de la relation père-fille
  • le roman historique se teinte de fantastique.....

Le lecteur ne sait pas à quoi s'attendre. Tout se retourne, les identités comme les situations.

«Identités», car il ne s'agit peut-être pas de caractère. Quand on pense saisir le personnage principal, il se dérobe. Ainsi, au début de l'histoire, Piège à poules apparaît comme un personnage positif en miroir de Christian.Cependant il le trahit, devenant alors le personnage négatif du duo. De la même manière, il ne veut pas tuer mais tue quand même. Enfin, c'est un menteur qui se révélera sincère dans la relation à sa fille.

Ainsi, ce sont les circonstances qui définissent les actions du personnage. L'auteur ne se livre à aucune analyse psychologique. Des circonstances différentes auraient fait de lui un autre.

Mais, si son identité semble sans cesse se dérober, il prend tout de même chair au fil de ses aventures, et, petit à petit le lecteur s'attache à ce personnage principal. L'émotion peut alors aller crescendo et, plus l'empathie du lecteur grandit, plus l'intensité dramatique s'amplifie.

Au dernier chapitre la boucle est bouclée, le prologue, qui avait été lu rapidement, prend sens et résonne de toute son intensité.La partie est finie et l'on peut facilement verser une larme sur le sort de personnages qui ont pris chair au fil des pages qui constituent le roman.


 Alexia

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Une femme fuyant l'annonce

de David Grossman



Le libraire a rapidement conclu: " C'est un grand livre", après m'avoir vaguement livré la trame du récit. Voilà, rien de plus. Tout était dit. Je suis donc sortie de ma petite librairie avec "Une femme fuyant l'annonce" de David Grossman dans mon sac, intriguée, très curieuse de découvrir par moi-même ce qui en faisait un grand livre.

L'on se rend vite compte que "grand" est un mot fourre-tout, une étiquette collée sur l'ouvrage pour décrire l'expérience que représente sa lecture. "C'est un grand livre" pourrait se traduire ainsi : "Vivez l'expérience par vous-même".

Tout d'abord s'accrocher aux premières pages pour être pris par l'histoire. Ce livre est un puzzle où le présent permet de faire émerger différents moments du passé. Passé qui se reconstitue par morceaux grâce à la parole d'Ora qui s'adresse à Avram. Ora est la mère d'Ofer, son fils parti effectuer son service militaire à la frontière palestinienne. Angoissée à l'idée de ne plus le revoir et incapable d'attendre son possible non-retour, elle décide d'effectuer une randonnée avec Avram, son amour de jeunesse mais aussi le père d'Ofer qui n'a jamais connu son fils. En lui parlant d'Ofer et en revenant sur leur histoire (la sienne, celle d'Avram mais aussi d'Adam son premier enfant et de LLan, ami d'Avram et époux d'Ora). Le lecteur est donc, au début, un peu perdu car dérouté par ces instants, ces vies qui lui viennent par morceaux. Mais c'est justement parce qu'elles ont été mises en pièces (Avram par son expérience traumatisante de l'armée, Ora par le départ de son fils au service militaire) que ces vies doivent être reconstituées.

Les dialogues sont d'ailleurs présentés sans tirets ni guillemets, comme insérés dans le tissu même du texte. Pas de distinction entre  dialogue et  récit, l'action et la parole. Celle d'Ora apparaît comme thérapeutique puisqu'elle remet en place et créé des liens. Thérapeutique aussi parce qu'elle permet à Avram de reprendre vie et de rapprocher à nouveau les parents d'Ofer. En effet, le père d'Ofer s'intéresse de plus en plus aux paroles d'Ora qui lui donne des mots pour le mettre en lien avec son fils. Et tout comme le personnage, le lecteur s'accroche lui aussi aux paroles d'Ora. A l'image d'Avram,  nous devenons dépositaire de la mémoire d'Ofer, nous sommes là pour ne pas qu'il meure. Nous devenons un acteur de l'histoire et peut-être même de l'Histoire puisqu'Ofer participe à celle d'Israël. Sentiment renforcé par l'histoire même de l'auteur. Tous les lecteurs de l'ouvrage savent que David Grossman a lui même perdu son fils lors de son service militaire alors que son manuscrit était presque terminé. Ce qui donne d'ailleurs lieu à une très belle note de l'auteur. L'on ne peut alors s'empêcher de penser que, s'il faut s'accrocher, si le livre est si long ,si Ora parle tant, c'est que l'auteur lui-même recule la fin, la fin du livre mais aussi celle d'une vie, celle d'Ofer et celle d'Uri, le propre fils de David Grossman.

Réalité et fiction, le lecteur ne peut les démêler. L'auteur précise d'ailleurs dans sa note qu'il pensait que la rédaction de ce livre protégerait son fils, tout comme Ora lance à Avram que parler d'Ofer permettra de conjurer le sort et donc sa mort possible, le mot "mort" n'étant jamais prononcé, comme si l'écrire ou le dire pouvait faire advenir sa réalité. Bien plus qu'entre réalité et fiction, c'est entre l'écrit et la parole que la frontière n'existe pas. Ora parle, David Grossman écrit, tous deux essaient de tenir dans leurs mains la réalité de leurs vies, celle de la fin de leur enfant.

D'autre part, ces mots écrits et prononcés sont l'outil d'Ora et de David Grossman pour donner un peu de sens ou plutôt pour combler un vide, celui de la mort dont le cadre des paysages israëliens traversés par les personnages offre l'étau. Des milliers de mots pour couvrir la mort. Avram confie d'ailleurs à Ora vers la fin du livre qu'il pensait ne pas pouvoir vivre une existence dénuée de sens. Il y est pourtant parvenu. Confession à laquelle fait écho un autre événement, celui d'un tirage au sort à l'issu duquel c'est Avram ou Llan qui se retrouvera aux côtés d'Ora. Le hasard est donc le maître de ces vies, des vies qui échappent aux personnages. Dans les dernières pages, Ora doute que sa parole puisse protéger son fils. Peut-être ne fait-elle qu'accélérer sa fin? Nul ne le sait. Là est le cauchemar de nos existences.

Seule la nature permet de sortir de ce cauchemar. Si le hasard est le maître des existences, le soutien de la fine couche terrestre est une certitude, le roman s'achève d'ailleurs sur ces mots:" Sous le dos d'Ora s'étale la pierre fraîche, la montagne énorme, solide, infinie. Que la couche terrestre est mince !" 

Après être restés au fin fond d'un petit cratère à penser la probable mort de leur fils, les personnages lèvent les yeux vers la sortie du gouffre et la nature qui les attend. Le cauchemar c'est donc la mort des enfants, l'Etat qui prend des vies et sa seule issue la nature, où les personnages peuvent se ressourcer, revenir à leur vie, en reprendre le fil. Les être rencontrés lors de la randonnée donnent ainsi lieu à de véritables échanges, chacun s'accueille, hors du conflit.

 Israël, c'est donc peut-être un état qui rafle des vies, une guerre, mais aussi une terre où la rencontre est possible. Cette expérience de lecture nous révèle peut-être que c'est de ce pays-terre que vient l'espoir. 


Alexia  

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A propos du livre d'Annie Ernaux: "La femme gelée"


Assise dans un café, une lumière naturelle, claire et douce, presque hivernale coulant sur les gens attablés et affairés, mon esprit vagabonde vers un livre que j’ai découvert il y a plusieurs mois et qui m’a laissé une impression très nette. Dans mes pensées errantes, la photo d’Annie Ernaux se superposent aux lignes. Un visage sans sourire, des cheveux lisses, une certaine austérité qui va de pair avec un vague air de liberté, telle m’apparaît l’auteur de La femme gelée.

Et si je me souviens bien, les mots, l’enchaînement des phrases gravés sur le papier ne m’ont pas paru souriants, eux non plus. Un style austère et aiguisé, des phrases sans adjectifs ou lyrisme superflus, sans gras, pour narrer à la première personne la trajectoire d !une femme des années soixante qui en se mariant et enfantant renonce à s’accomplir, découragée par ses proches et la société. Aucun larmoiement et un certain désespoir.

Très difficile lorsque l’on est une femme, trentenaire qui plus est, bien décidée à ne pas se laisser faire, de rester insensible à cette lecture. On tente d’abord de se rassurer, le personnage évolue dans les années soixante et les temps ont changé non ?

Et puis on observe autour de soi, ses amies, qui passent des concours et qui culpabilisent de laisser plus longtemps leurs enfants à la crèche, ses collègues, débordées parce que leurs maris sont trop occupés au travail….
On penserait presque à une caricature.

Annie Ernaux écrit et elle refuse l’inexactitude, les fioritures, la séduction ; ses thèmes, souvent liés à l’univers féminin, n’en ont pas besoin.
Ce livre laisse à penser que lorsque l’on est une femme, la vigilance est de mise, sa liberté il faut la défendre, comme on défend son enfant. Faire la sourde oreille à cette culpabilité qui vous saisit rapidement en devenant mère, par exemple.
Si j’avais une fille je lui transmettrais en premier chef le goût de la liberté.

Eduquer les filles, la tâche est grande, apprendre à ne pas se résigner, à ne pas culpabiliser, à remettre en cause la normalité….


Alexia


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  Le livre : « Baguettes chinoises » de XINRAN

Voici un livre qui nous emmène très loin, dans la région de Nankin, en Chine à la fin du XXéme siècle. Autant dire, que l’action se déroule quasiment de nos jours dans un pays à la croissance économique exponentielle et qui arrive à envoyer aux quatre coins du monde des émissaires vendant de tout avec le sourire. Des petites ruelles de Madrid à la Belgique en passant par le quartier chinois de Bangkok ou de Paris, des boutiques chinoises fleurissent depuis quelques années …
C’est donc avec une certaine surprise que j’ai découvert qu’elle était la représentation de la Femme que se faisaient les hommes et femmes des zones rurales chinoises. Encore une civilisation de paradoxes, un pays au potentiel schizophrénique…
D’un côté, il y a ces villes immenses, qui se développent anarchiquement et semblent vivre aux mêmes rythmes que nous en terme de consommation, de marchés, d’échanges internationaux, de relation « homme/femme », de nourritures, de technologies etc.
Et de l’autre côté, il y a ces campagnes –souvent très pauvres- qui se dépeuplent, comme dans nos campagnes au siècle dernier, et semblent vivre à une autre époque. Encore marqués par les croyances ancestrales et la révolution chinoise, ils peinent à s’émanciper et leur manque de moyens, d’accès aux communications contribue à laisser la situation en l’état. Il est donc encore très mal vu « de ne pas faire de fils » dans ces familles rurales, car ceux-ci sont « les poutres » qui permettent à la maison/famille de tenir debout, telle est l’image employée par Xinran. Les filles quant à elles ne sont que de vulgaires « baguettes chinoises ». Et voilà bien le drame à l’origine de ce livre, qui oscille entre documentaire et fiction en nous présentant une famille sans fils !
L’auteurE (originaire de Hong Kong, et vivant maintenant à Londres); lors d’un séjour d’études en Chine; est partie à la rencontre de jeunes femmes venues chercher un emploi dans une grande ville (Nankin). C’est ainsi qu’elle a rencontré nos trois héroïnes, ou du moins les personnes l’ayant inspirée pour écrire cet ouvrage.
L’histoire relate donc le quotidien de trois sœurs parties « en ville », qui découvrent qu’elles peuvent vivre dignement et de manière indépendante loin de chez elles. Elles parviennent même à aider leur famille, apanage présupposé des hommes de leur village auparavant. Les expériences faites ainsi par ces trois soeurs, aux caractères très différents, sont intéressantes et prouvent -si besoin en était- qu’elles sont pleines de ressources et d’idées.
Une belle leçon de courage et d’humilité adressée à chacune d’entre nous, qui ne pensait peut-être pas que nous en étions encore à ce stade là dans les rapports « Homme/Femme » dans ce pays pseudo- développé. Le style d’écriture est simple, sans fioriture et sert bien 
« la cause »…
Et il est vrai qu’il y a malheureusement plus de pays, encore persuadés de la pseudo- infériorité de la femme, que de pays qui ont avancé sur leurs représentations. Il faut donc « poursuivre le combat », continuer de s’informer, de parler, de réagir et d’encourager celles, qui ont besoin d’aide pour avancer sur le chemin de l’égalité…
Anne Morgane

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